Celle qui aboie

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Лайка

En 1957, une petite chienne errante du nom de Laïka est devenue le premier explorateur orbital au monde. Son voyage historique fut une étape majeure de la conquête spatiale. Laïka est devenue un symbole international de triomphe sur des obstacles qu'on pensait impossibles à franchir.
Mais derrière les images d'héroïsme demeure une sombre vérité et un dilemme moral quant au prix de l'avancée scientifique. Là où les astronautes soviétiques et américains pouvaient consentir à risquer leur vie, Laika n'était pas en mesure de faire de même. Elle est morte sans savoir où elle était, pourquoi elle était en apesanteur ou si elle reviendrait un jour à la maison.
Voici son histoire:

Le 3 novembre 1957, Baïkonour, Kazakhstan, les troupes déboulent pour démolir toutes les habitations de la région et délocaliser leurs occupants dans quelques kolkhoses éloignés ou bien, en cas de contestation, dans les oubliettes du soviet soyouz. Peu de temps après, d’énormes bulldozers arrivent par train et commencent à niveler la terre, laquelle, à mesure que le béton recouvre la campagne, devient le Cosmodrome Baïkonour.

Laïka nait et grandit justement à Baïkonour. Pas franchement l’endroit idéal pour une chienne ou un enfant, ce qui ne vaut pas beaucoup plus. Elle vit dans des chenils en béton montés sur pilotis à l’arrière du hall d’assemblage .

L’équipe chargée de dresser les chiens font preuve d’un enthousiasme quelque peu excessif, en tue trois et en estropie deux. Mais elle obtient des résultats et, après tout, ce ne sont que des chiens, alors quelle importance ?

Ce qui compte, c’est que l’un d’eux soit prêt, c’est de savoir si la survie est possible, et ce avant le lancement du Vostok I du camarade Gagarine.

Ils choisissent Laïka, “celle qui aboie”. Laïka avait aboyé à peine expulsée du ventre de sa mère, encore toute chaude comme un piroshky sorti du four. Ils entraînent les chiens tous les jours et la façon dont Laïka s’assoit, penche la tête et aboie en réponse à tout ce qu’ils lui demandent semble indiquer qu’elle est la plus intelligente. Ce sera donc elle qu’ils enverront dans l’espace puisqu’elle est la plus humaine... parce que c’était un honneur... puisqu’elle figurerait sur des timbres-poste, et parce qu’elle donnerait son nom à des rues.

Ils l’entraînent donc sans répit pendant des mois. Ils l’habituent au harnais, la rasent, l’accoutument aux électrodes, la rasent à nouveau ; mais elle a froid sans ses poils, aussi lui confectionnent-ils un manteau, mais ça la démange, alors ils la dressent à ne pas le déchirer avec les dents. Ils lui apprennent aussi à s’occuper immobile une fois qu’elle a mangé et déféqué.

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Laïka n’aboie pas trop quand, enfermée dans Spoutnik II, ils l’acheminent jusqu’à la fusée. Elle se contente de gémir nerveusement, le harnais de sécurité lui rendant tout mouvement impossible, sa queue molle, agitée seulement de temps à autre par une timide secousse, ne sachant trop si elle doit être excitée ou effrayée. Puis elle se retrouve dans l’air, hissée par une grue, puis abaissée. Des techniciens fixent les écrous de largage sur la capsule et Laïka se calme un peu, mais pas suffisamment pour somnoler comme elle aime le faire en général l’après-midi. Enfin la pointe de la fusée verrouillée, la chienne se trouve soudain dans le noir complet.

La radio et le moniteur entrent en activité en crachotant. Elle aboie à chaque fois, comme on le lui avait enseigné, et attend, tendue, le cri ou le biscuit qui vient d’habitude... Mais cette fois ci, rien.

Quand soudain résonne le tri, dva, odin ... kontakt ! La terre semble se fissurer, un bruit de fin du monde, elle est terrifiée mais elle aboie, elle aboie; c’est plus fort qu’elle, elle doit le faire, elle doit aboyer, et cela de plus en plus fort, mais elle ne peut pas s’entendre, elle a beau aboyer le plus fort possible elle n’entend rien dans toute cette fureur. Et surtout elle se sent plaquée contre le sol par une force terrible, l’accélération ride sa peau, elle n’a jamais connu ça, elle a fait ce qu’ils ont demandé mais ça ne se passait jamais comme ça.

Seule et terrifiée, elle pense soudain à sa mère, à l’odeur de sa mère, une odeur si agréable.

Laïka entra dans son premier orbite à 298 kilomètres au-dessus du niveau de la mer et son corps sans vie tourna autour de la Terre 2570 fois avant d’être incinéré par son retour dans l’atmosphère 163 jours après son lancement.

Clara Lyachenko